Une suite possible (à Agamemnon de R.G)
Ça serait l’histoire d’une suite possible. Ce qui arriverait après. Après la catastrophe. Le déluge. Le carnage. La sécheresse. La déshérence.
Ça serait l’histoire après l’histoire.
Nous regardions. Nous regardions passer les évènements.
Comme les trains, les vaches.
L’histoire regardée à peine vécue.
L’histoire disséquée, celle que je t’aurais relatée.
On sait ce qui s’est passé, ce que tu as vécu, et je l’ai regardé passer, et on l’a vu filer, juste là devant nous, à portée de ma main, à portée de ma main sans que je le saisisse, sans que je pense même un instant à le saisir, comme si ça n’était pas notre réalité, comme si nous pouvions encore nous permettre d’attendre, d’attendre et ne rien faire, d’attendre et de croire : que cela se ferait sans nous. Ainsi.
J’ai parfois l’impression que tout ce que je fais ne sert à rien, j’ai parfois l’impression de ne pas être au bon endroit, j’ai parfois l’impression que ça ne suffit pas, j’ai parfois l’impression qu’il faudrait faire autre chose que ça, j’ai parfois l’impression de n’avoir jamais cessé d’être en lutte, j’ai parfois l’impression que je vais crever de ça, j’ai parfois l’impression d’un océan naufrage, j’ai parfois l’impression que mon dedans implose.
J’ai parfois l’impression de ne pas viser juste, j’ai parfois l’impression de n’avoir pas choisi le bon combat, j’ai parfois l’impression d’un combat désarmé, j’ai parfois l’impression de ne plus avoir de forces, j’ai parfois l’impression que je vais tout casser, j’ai parfois l’impression que je pourrais passer à l’action, j’ai parfois l’impression que l’action est en moi, j’ai parfois l’impression que je suis vulnérable, j’ai parfois l’impression que ce n’est qu’une impression, j’ai parfois l’impression d’être trop violemment au monde. J’ai parfois le sentiment que ceci est la fin d’un commencement.
Je peux attendre longtemps, je peux attendre suffisamment, je peux attendre suffisamment longtemps pour voir arriver le moment où je n’en pourrai plus, où à n’en plus pouvoir je finirai par agir, où à n’en plus pouvoir il se passera quelque chose, quelque chose qui devait se passer, il se passera quelque chose quand je ne supporterai plus qu’il ne se passe rien, il se passera quelque chose quand ma résignation deviendra colère, quand je ne supporterai plus ce vide, quand je ne supporterai plus d’attendre.
Je peux supporter beaucoup, plus je supporte et plus je peux supporter, plus je m’habitue à porter plus je supporte, plus je m’habitue et moins je réagis, plus je supporte et moins j’agis, je peux attendre et endurer, je reste en inertie, je suis inerte longtemps, je comprends et je regarde et j’écoute inerte, et cela peut durer un temps certain, pendant lequel (ce temps certain) je tourne en rond sur le mur-cercle-des-lamentations, et cela peut durer un temps certain, avec l’aléa (capacité de résistance de ma force d’inertie), jusqu'à ce que je n’endure plus, et quand je n’en peux plus, soit je m’effondre, soit j’explose.
Ils vont attendre combien de temps ? Il faudrait leur dire que ça suffit, il faudrait leur dire qu’on ne peut pas nous regarder ainsi, qu’on ne peut pas nous regarder attendre ou nous débattre, attendre et nous débattre et asphyxier, qu’on ne peut pas regarder ça c’est ce qu’ils disent, et détournent la tête, ceci n’est pas regardable.
Alors on détourne la tête, alors oui j’ai détourné la tête et je regarde moi aussi autre chose, je regarde un détail, je regarde à la loupe, pour ne pas voir le tableau d’ensemble, pour ne pas voir ce qui hurle, les gorgones aux gorges déployées, les femmes aux seins déchirés, pour ne pas les voir, surtout ne pas les voir, surtout ne pas les entendre, je regarde tout en haut à l’angle droit du tableau ; je regarde un détail, un bout de ciel bleu avec un nuage effiloché qui laisse une traînée poudreuse devant mes yeux.
Et ce qui aurait dû s’arrêter continue, et ce qui aurait dû commencer n’aura jamais eu lieu ; on nous aura séparé, on nous aura dit que c’était pour notre bien. Ainsi.
On nous avait dit que ce qui ne nous tuerait pas nous rendrait plus fort, partant de ce principe, nous devrions déjà être invincibles. Nous devrions déjà avoir muté. Avec nos expériences accumulées, celles qui ne protègent pas. Et aurait-on confondu serait-ce possible ?
J’ai accumulé des expériences, et je ne me sens ni protégé des suivantes, ni plus fort, ni mieux armé.
J’ai accumulé des peines et je ne sais toujours pas comment faire taire un chagrin.
J’ai accumulé des joies et je ne sais toujours pas comment en retrouver le chemin.
Chaque fois que je commence quelque chose, j’ai toujours aussi peur.
Je ne garde aucune mémoire de mes erreurs, et quand je les reconnais, j’ai l’audace de croire qu’elles n’en étaient pas. J’ai accumulé des défaites, et quand je vois venir une nouvelle bataille soit je m’immobilise dans une splendide tétanie laissant venir à moi mes assaillants, soit je me lance sur le champ de combat et c’est entouré de milles combattants que je réalise que je n’ai pas pris de quoi me défendre. Je n’ai pas de bouclier, je n’ai pas de cuirasse, ma peau est à vif, j’ai les mains nues.
Alors sur le champ de bataille, nu et sans arme, avec les gorgones aux gorges déployées et les femmes aux seins déchirés, je regarde mon torse frêle et maigre, ma peau blanche laiteuse, ma peau qui ne supporte aucune exposition, ni au soleil, ni à la grêle.
Je n’ai pas appris à combattre, ni à me protéger, ni à me renforcer. J’ai appris des techniques de retrait, des ruses pour fuir, des plans pour ne pas être vu. J’ai appris beaucoup d’autres choses et ces choses ne me servent à rien.
A rien de profond, à rien dont je puisse me saisir pour vivre autrement.
J’ai appris des choses futiles, j’ai appris à regarder des détails, j’ai appris à accepter de ne plus voir l’horizon. Alors je regarde le coin de mon tableau, trois centimètres sur trois, je regarde mon bout d’angle de ciel, il est bleu, et cela me suffit, oui, cela me suffit.
"Tentative pour être une femme"-girls just want to have fun, boys just want to have
f....